L’Anarchie: une révolte des consciences?

Le philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer, assassiné en 1919 par la force armée contre-révolutionnaire suite à des mouvements de révolte en Bavière, ce qui somme toute en fait un martyr de la cause anarchiste, nous livre, dans « Die Revolution », une philosophie de l’Histoire digne de Hegel.

L’homme, d’origine juive, sera très tôt marqué par Spinoza, Wagner et Schopenhauer. Etudiant l’économie politique, il va par ailleurs se faire une bonne connaissance de la philosophie, notamment de Fichte, Schelling, Hegel et Nietzsche, et également du Socialisme.
Quelques séjours en prison (entre autre pour « incitation à la rébellion ») lui donnent l’occasion d’actualiser des textes de Maître Eckhart, mystique allemand. Il est aussi traducteur du Discours de la Servitude Volontaire de La Boétie, et de nombreux ouvrages de Kropotkine.

Son Anarchie a pourtant un goût bien particulier, qui ne saura satisfaire les plus révolutionnaires d’entre nous. Pour commencer elle est non-violente. Tout comme pour Proudhon, Tolstoï ou encore Gandhi, existe un anti machiavélisme et la fin ne justifie pas les moyens.
Exclus donc des « anarchistes vrais » les terroristes de tous poils, poseurs de bombes et autres prêcheurs de violence nécessaire ou inévitable dans la lutte anarchiste, qui ne font au final que contribuer aux rapports de pouvoir basés sur la violence. Pourtant, cette particularité d’un anarchisme non-violent n’est pas encore suffisante à isoler notre homme. Vient quelque chose de bien plus controversable dans le milieu anarchiste.

Une sorte d’aura mystique entoure celui qui, tout comme Hegel, recherche l’ « esprit » d’un lieu, d’un temps, d’un peuple. Si Marx est celui qui aura su remettre l’homme sur ses pieds, ramenant la vie de l’ « esprit » à un système matériel de production basé sur un rapport de domination entre classes, il semblerait que Landauer n’ait que faire de ce retournement matérialiste et, quant à lui, fasse toujours reposer cet homme sur son « esprit ».
Son Anarchie en tant que création de communautés libres, bien plutôt que sur une lutte des classes, se base sur une « révolution des consciences ». L’anarchie est avant tout un « acte intérieur », une purification qui fait sortir l’individu de ses rapports sociaux sclérosés et lui permet de construire une existence plus libre et plus égalitaire, en dehors de l’Etat.

L’Anarchie donc, pour être un vrai mouvement contestataire, avant d’être politique, ou économique, est un mouvement de l’individu sur lui-même, une sorte de conversion pour parler un langage religieux ne déplaisant pas au traducteur d’Eckhart, conversion sans laquelle l’individu ne pourra mener à bien ni changement politique ni changement économique.
Il faut donc commencer par là : se libérer de soi-même ou se dépasser soi-même, « Ne pas tuer autrui, se tuer soi-même ».1

La Révolution, au sens d’une prise d’arme généralisée renversant un régime en place, pour Landauer, n’est donc pas souhaitable et plutôt que de détruire le système, il faut apprendre à construire sans lui.
Elle n’est pas souhaitable pour deux raisons. D’abord car, en tant que phase de transition, entre une période de stabilité (topie) et une autre, elle tente de réaliser une utopie, qui par définition dès lors qu’elle se réalise n’est qu’une nouvelle topie. L’Idéal, semble-t-il, ne tache jamais assez profondément la matière.

L’esprit révolutionnaire est en ce sens vain, car il ne permet pas de créer l’utopie, mais juste une nouvelle topie, et malheureusement cette nouvelle topie nécessite la plupart du temps un pouvoir tyrannique pour se constituer.
Le tribunal de l’Histoire donne ici raison au penseur de la Révolution et il suffit de jeter son œil sur les espoirs déçus de la Révolution Française, de la Révolution d’Octobre ou encore de la Révolution Culturelle, pour voir la difficulté de créer une utopie à grande échelle basée sur un soulèvement armé.

La seconde raison n’est pas tant à situer dans la nature de la Révolution elle-même, que dans la nature de ce qu’elle essaie d’annihiler. Pour Landauer, ce qu’une révolution armée veut détruire, c’est l’Etat. Pourtant qu’est-ce que l’Etat ?
L’Etat, ce n’est que les rapports sociaux que nous avons les uns avec les autres. Faire un coup d’Etat ne changera pas le fait que, tant que nous sommes tels que nous sommes, nous ne pouvons pas nous passer de l’Etat car il est la manifestation même des rapports que nous avons construits jusqu’à présent.
Il est omniprésent et pourtant évanescent. Il n’est pas une personne. Il n’est pas une chose. Il est rapport. Il est relation.
Aussi donc, on ne détruit pas une relation comme on détruit un objet. Un tyrannicide, semble-t-il, ne sera jamais que l’assassinat du tyran, et non la mort de la tyrannie, qui n’attend qu’un nouvel opportuniste prêt à reprendre le flambeau couplé à une armée de crédules s’agenouillant devant lui pour s’enflammer de plus belle.

Pour détruire l’Etat donc, il faut créer des nouveaux rapports sociaux et agir différemment2. C’est comme cela que l’on peut réaliser l’idéal socialiste.

Mais qu’est-ce donc que le Socialisme pour Landauer ? C’est ce mouvement de pensée qui découvre la Société comme entité distincte de l’Etat et distincte de la somme des individus atomisés.
L’idéal socialiste est donc, pour Landauer qui vise à notre sens juste en ce 20ème siècle débutant, cette tentative de faire éclore une société sans Etat, comme l’a dit le jeune Marx, ou comme l’ont dit également Proudhon et Bakounine (Aujourd’hui, le 20ème siècle aidant, la position socialiste officielle se fait a contrario défenseur de l’ « Etat social » et des « acquis sociaux »).

Restent les révolutionnaires sur leur faim. S’extasient, au sens étymologique de « sortir de soi », ceux qui auront pu voir ici une lucidité perçant en chacun de nous celui qui voudrait être un anarchiste de chaque instant. Le dernier mot sera pour le penseur :

« La vie n’est rien et futile si elle n’est pas pour nous une mer infinie promettant des éternités. »3

1 Gustav Landauer: Anarchistische Gedanken über Anarchismus, in: Die Zukunft, 1901, abgedruckt  in  G. Landauer: Anarchismus: Ausgewählte  Schriften,   Band 2, Licht/ Hessen: Verlag Edition AV 2009,  274- ‐281, hier 276, 279.

2 Cité par Colin Ward dans Anarchism as a  theory  of  organisation, sur : http://theanarchistlibrary.org/authors/Colin_Ward.html.

3 Op. Cit.

Dieudonné et la propagande par le rire

Vous pourriez vous dire : on nous bassine encore avec l’ « affaire Dieudo ». Encore de la publicité indirecte pour cette « bête noire » ! Pourtant, cette affaire est symptomatique d’un malaise : malaise paranoïaque et pathétique sur la « liberté d’expression » et sur sa négation qu’est la « censure » –censure qui ne fait d’ailleurs qu’apporter de l’eau au moulin du franco-camerounais. L’homme déchaine toutes sortes de passions allant de la haine radicale au soutien inconditionnel. Dans ce climat, garder le silence est peut-être encore plus néfaste qu’alimenter la polémique de façon constructive et argumentée. Comment considérer alors monsieur Dieudonné M’bala M’bala ? Est-ce un humoriste de talent ? Un humoriste de mauvais goût ? Un homme politique déguisé ? Un paranoïaque oppressé par l’ « axe américano-sioniste » ? Un antisémite notoire ? Le pantin commercial d’Alain Soral ? Un homme surfant sur un phénomène social de ras-le-bol ? Un justicier donneur de quenelles? Ou même peut-être un homme courageux osant affronter les vrais problèmes (ce que Soral et lui prétendent être) ? Au-delà de ces questions particulières liées au contexte français contemporain, la question générale qui surgit de suite est la suivante : quel est le rôle du rire en politique ? Ou pour le formuler autrement : quels sont le statut et l’influence de l’humoriste dans la société ?

Je ne pourrais pas, dans le cadre de ce petit article, développer l’ensemble de la problématique. J’invite dès lors chaque lecteur à tenter d’apporter une réponse cohérente et réfléchie à chacune de ces questions. Ma contribution est plus modeste. Elle vise à montrer l’invalidité d’une certaine manière de défendre Dieudonné qui me paraît fondamentalement erronée et même contradictoire chez certains.

On entend dire ici : « Dieudo n’est qu’un comique, un humoriste ». On entend encore : « Il faut le prendre au second degré ». Ou encore : « C’est de la provoc ! L’humour est subversif. » L’argument est donc de dire que Dieudo ne fait pas de politique à strictement parler, mais qu’il est juste là pour « amuser la galerie » et qu’ « il faut savoir rire de tout » et se décoincer un peu le slip trop serré qui nous sert de morale. Dieudonné lui-même avance ce genre de justification, se cachant alors derrière la liberté d’expression que doit avoir un humoriste.

Cette défense me paraît biaisée et j’entends montrer pourquoi à mes yeux Dieudo n’est pas juste un clown ou un guignol mais bien un militant politique. Je pense que son but premier n’est pas (ou en tout cas n’est plus !) de « faire rire les gens », mais bien de dénoncer et de critiquer ce qui lui apparaît comme étant le Mal tout en espérant gagner des gens à sa cause. Le rire n’est pas la finalité mais le moyen. Le rire est son outil de propagande et de ralliement. Son geste est donc, dans le fond, le même que celui d’un politicien qui prendrait la parole en public pour défendre ses idées, seule la forme diffère.

Pour ce faire, j’aimerais avancer quatre arguments visant à montrer le caractère intrinsèquement politique du phénomène Dieudo.

Argument 1 : Le bon humoriste est par essence politique

La première façon dont on peut dire que Dieudo est un politicien a la force de partir d’un constat partagé par ceux qui le défendent en le classant dans la grande famille des humoristes de talent. Soral le premier n’hésite pas à le faire en le comparant tantôt à Molière, tantôt à Coluche, tantôt à Desproges.

Dieudo est donc un comique. Pourtant une des forces du comique est d’être subversif. La force de l’humoriste est de pouvoir, en toute impunité, se moquer allègrement des puissants de ce monde et mettre le doigt sur des problèmes sociaux, politiques, économiques, humains et d’user du rire pour convaincre de la pertinence de ce genre de critique. En cela, un bon comique est déjà politisé en ce sens précis qu’il n’est pas juste là pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir, et éventuellement même agir. Que l’on pense à Coluche, à Desproges, ou même à Molière, on réalise à quel point le comique est subversif et, d’une certaine manière, intrinsèquement engagé. Dieudo, dans ce sens précis, n’échappe pas à la règle. Pourtant les choses vont plus loin encore[1].

Argument 2 : Aveu de Soral lui-même

Le deuxième argument est un propos de Soral lui-même, que nous prenons pour un aveu. Quand l’ « adversaire » nous fait des confidences, il faut reconnaître qu’il est assez délectable de les retourner contre lui ou contre ceux qui le défendent. Nous allons donc laisser parler l’idéologue national (et) socialiste (Rappelez-vous simplement le slogan : « gauche du travail et droite des valeurs ») :

Dieudonné est le comique le plus drôle de France. Il est même plus qu’un comique aujourd’hui. Il est devenu un comique et un politique, mais dans le bon sens du terme. Et d’une certaine manière, il est sorti de l’histoire stricte du spectacle pour rentrer dans l’histoire de France d’une certaine manière. C’est-à-dire qu’il mène un combat typique, nouveau, moderne. C’est du gramscisme.2[2]. Je pense que les historiens étudieront la séquence Dieudonné/Soral comme quelque chose d’extrêmement intéressant d’un point de vue de la politique et d’une invention d’une autre façon de faire de la politique. De ce point de vue là, c’est vrai qu’on se rejoint lui et moi. On fait de la politique différemment ![3].

 Les commentaires sont superflus car les mots parlent d’eux-mêmes. Relevons tout de même, au passage, –petite quenelle !– la modestie habituelle d’Alain Soral.

Argument 3 : La politique comprise comme « rapport de pouvoir »

Si l’on admet que la politique est le lieu privilégié des « rapports de pouvoir », et que le politique est par essence « jeu de pouvoir », comme Machiavel, Althusser ou encore Foucault nous invitent à le croire, alors Dieudo, simplement par son influence en France et autour, par son impact grandissant sur les réseaux sociaux et sur Youtube, par la diffusion affolante de ses idées au sein de catégories sociales très variées, par le phénomène médiatique (mainstream) autour de lui, est devenu un homme politique et cela même en admettant qu’il n’en ait eu aucune volonté. Dieudo en a amené plus d’un, par le rire, dans les filets de ce monsieur Soral et l’enjeu est loin d’être seulement le partage d’un banal cocktail de jus d’ananas.

Argument 4 : La politique comprise comme « distanciation » et «identification à un camp »[4]

 On peut comprendre le propre du politique comme le rejet, ou la distanciation face à un « camp adverse », face à un ennemi. De ce rejet naît une identité politique, plus floue d’abord, mais qui se solidifie dans l’opposition.

Ici le camp ennemi est tout trouvé : le sionisme ou « communauté juive organisée ». La position : l’antisionisme.

Dieudonné engage ses suiveurs vers le chemin de la critique de la politique coloniale d’Israël et du sionisme tout puissant en France. Tous les adeptes de Dieudo avec qui j’ai pu discuter sont des antisionistes convaincus. Cela prouve qu’il s’agit bien de politique : une identité est forgée à partir d’une opposition à un « méchant ».

Ceci est la version « light » de l’argument, pour ne pas entrer dans la querelle de savoir si Dieudo est ou non antisémite. S’il l’est, l’argument est aussi valide puisque le camp opposé est « le juif » et la position l’antisémitisme. La difficulté est que l’antisionisme est revendiqué par Dieudo et ses suiveurs, alors qu’ils se défendront pour la plupart d’être antisémites. Il faudrait montrer soit 1) que Dieudo nous ment intentionnellement, ou 2) que malgré lui ses propos glissent sur la pente savonneuse de l’antisémitisme, et/ou 3) que nombre d’antisémites revendiqués se rangent derrière la bannière « Dieudo ».

Conclusion

Je pense avoir montré que l’on ne peut pas défendre Dieudonné en disant simplement qu’il rigole, que nous devons faire preuve d’un peu d’humour et de « second degré ». Sa démarche est aujourd’hui celle d’un politicien, d’un propagandiste.

Adhérer à ses idées c’est, indirectement, donner raison à ce monsieur Soral et glisser progressivement vers une vision du monde sensiblement complotiste et mono causale.

Finalement, les débats auxquels j’ai pu assister ont tendance à oublier l’évolution du personnage. Dire que Dieudo se moque de tout le monde de façon « équitable » était vrai par exemple pour Le divorce de Patrick, en 2003, mais cela l’est-il encore neuf ans plus tard, avec Foxtrot, ou même déjà avec J’ai fait l’con en 2008 ? J’ai bien peur que non, et pas besoin de vous dire quel type de personnes devient la cible principale des sarcasmes de l’humoriste ?

Quelqu’un d’autre devrait se charger maintenant de montrer sérieusement si l’«antisionisme » affiché de Dieudo ne dérape pas dans un antisémitisme voilé ; puisqu’il est possible de souscrire à l’antisionisme, mais en aucun cas, comme à toute forme de racisme, à l’antisémitisme.

Pour conclure sur une touche de politique régionale, pouviez-vous penser voir apparaître certains atomes crochus entre monsieur Soral et notre représentant du peuple monsieur Oscar Freysinger[5] ? Quel effet cela fait-il de savoir qu’un homme politique à hautes responsabilités, notamment sur l’éducation dans le canton du Valais, partage certaines vues de cet idéologue français proche du FN? Vous me direz que l’UDC ne peut plus vous étonner et je ne pourrais pas vous donner tort ! L’ennemi est certes différent : pour Freysinger c’est l’ « Islamisation », pour Soral la « communauté juive organisée ou lobby sioniste ». Pourtant Freysinger a potassé l’ouvrage de Soral Comprendre l’empire, et le dialogue est né. L’impact politique de Soral a donc, en la personne de Freysinger, un pied à terre dans notre petit pays. Tâchons de ne pas l’oublier !

 

[1] J’en veux pour preuve sa présentation électorale de « liste antisioniste », ou encore les deux vidéos récentes, la première datant d’après sa censure et dans laquelle il faut remarquer également sont intérêt commercial, l’autre datant de 2013, après une agression sur Soral dans laquelle manifestement il ne s’agit pas de « faire rigoler » : http://www.youtube.com/watch?v=B6TW7iKqZwc, http://www.youtube.com/watch?v=RqB43UX53Po.

[2] Je n’ai pas rapporté les balbutiements. Ce que Soral voulait surement dire c’est « gramscime 2.0. » On pourrait d’ailleurs, soit dit en passant, se demander ce que penserait Gramsci de cette récupération idéologique.

[3]http://www.egaliteetreconciliation.fr/Interview-d-Alain-Soral-par-BFM-TV-non-diffusee-par-la-chaine-21965.html, à partir de 7:43.

[4] J.-M. Salanskis, Territoire du sens, « ethanalyse du politique », Vrin, 2007, pp.33-73.

[5] Je vous invite à voir le débat complet (sûrement leur première rencontre) qui fut visiblement un échange fructueux :http://www.youtube.com/watch?v=1FAqAlNz5bo. Ce premier échange donna lieu à un autre débat, dont étrangement la vidéo complète a été supprimée, mais dont il reste une petite preuve, une relique : http://www.youtube.com/watch?v=8vQUILQ6YVE.