De la philosophie en costard (ou La fausse auto-suffisance du logos)

Il est bien loin le temps où le philosophe, chercheur éperdu de sagesse tant théorique que pratique, osait le port de la longue barbe et d’habits délabrés, si peu soucieux qu’il était de sa gloire et de sa richesse. Ainsi est-il possible de se demander si le vieux barbu heureux et démuni qui nous apparaît à l’esprit lorsque nous pensons le mot « philosophe » est autre chose qu’une chimère. Autrement dit : est-ce que ce vieux barbu a plus d’existence que la licorne, le cheval ailé ou que son confrère barbu de scandinavie ?

Le 23ème Congrès Mondial de Philosophie, qui se déroulait à Athènes en ce début d’août, me donna l’occasion de croiser quelques spécimens rares de « vieux barbus », pour la plupart d’origine Indienne ou Russe (ne me demandez pas pourquoi !), perdus dans les quelques milliers d’hommes et de femmes représentant plutôt les mots « philosophie académique » ou alors « philosophie en costard », ou encore « philosophie professionnelle ». Ces trois expressions ne s’équivalent pas tout à fait, mais puisque étonnement elles se recoupent souvent, et pour les besoins d’un français moins répétitif, je les prendrai comme synonymes.

Il faudrait hurler, maintenant, me montrant du doigt, et me dire : « On ne juge pas l’homme à son costard ». Et cela est bien vrai. Que pourrais-je répondre alors ?

Je répondrais d’abord que la dénomination « philosophie en costard » est plutôt une expression métaphorique qu’un concept clair et précis. Il est vain de croire que tout professionnel de la philosophie rentre dans cette catégorie, et que tout philosophe portant le cheveu long et sale, la barbe hirsute et le premier habit qu’il trouve dans l’armoire n’y entre pas.

Il s’agit bien plutôt de caractériser une attitude qu’un habillement. Vous me demanderez dès lors : « Mais quelle est cette attitude ? »

Pour y répondre en quelques mots, je dirai que la « philosophie en costard » a comme première caractéristique une forte tendance à n’être que théorique. Elle peut tout à fait se perdre dans la métaphysique, la logique, l’épistémologie, la philosophie des sciences et y passer sa vie. Entendons-nous pourtant, un philosophe académicien semble également capable, bien que cela soit plus rare, de s’intéresser à l’éthique ou à la philosophie politique. Il se demandera, méditant la pensée de Marx, si une société sans Etat est quelque chose de souhaitable. Il s’intéressera à ce que pensait Aristote quand il usait du concept de « philia ». Il aimerait savoir si Kant avait tort d’attribuer tant de poids à la raison pratique. Enfin il s’interrogera sur l’essence de la liberté, de l’égalité, sur le rapport entre l’individu et la société, sur la manière d’évaluer des actions, des comportements, des personnes, des pays, etc.

Ces activités de pensées – bien qu’intéressantes et sûrement indispensables à une compréhension plus grande de notre monde qui, tel un cheval fougueux et sauvage, se dérobe toujours à l’emprise et à l’autorité du cavalier que nous sommes, et parfois même le désarçonne – ne sont malheureusement pas suffisantes. Que leur manque-t-il ?

Lorsqu’il s’agira de faire quelque chose, de créer, de lutter, d’agir, de construire, de mettre en pratique ses thèses, résultats, pensées, de donner corps, matière et existence à des théories par des actes, l’académicien semblera bien embêté, voire peu intéressé. Et c’est là peut-être sa plus grande faiblesse. On pourraît au moins alors être honnête et admettre que la philosophie ne sert à rien, qu’elle est inutile. Cela ferait gagner du temps aux futurs étudiants qui, assurés de la stérilité de cette voie d’étude, se consacreraient dès lors à la sociologie, à la linguistique, à la psychologie, à l’économie politique ou à la physique quantique.

Une autre caractéristique néfaste du « philosophe en costard » est son goût pour l’élitisme et la joie de faire partie des happy few qui connaissent sur le bout des doigts la problématique de la matière chez Descartes, le Dasein heiddegerien ou encore la conception du nombre chez Frege. Cette « préciosité » n’offre plus la possibilité au « vulgaire » d’avoir un avis pertinent concernant le domaine philosophique et éloigne de fait notre professionnel du commun des mortels. Quel intérêt peut bien avoir pour lui le dialogue avec quelqu’un qui ne connaît pas la pensée de Platon ?

Les critiques de la philosophie sont au moins aussi vieilles que la philosophie elle-même. Ce petit texte, critique à l’égard d’une certaine philosophie, n’apparaît que peu original. Cette activité humaine a souvent été jugée par ses adversaires comme un bavardage futile débordant de distinctions conceptuelles subtiles et trop éloignées de la réalité, comme un jeu de l’intellect, comme un passe-temps d’aristocrates. Ce texte ne s’adresse pas à ses adversaires, qui savent déjà ce qui se joue dans ces quelques lignes et auxquels je conseille d’ouvrir, de temps à autre, un livre de philosophie. Il vise plutôt ceux qui aiment par dessus tout la philosophie et les possibilités infinies de questionnement qu’elle offre à l’humain, ceux qui regardent avec respect tous ces illustres personnages qui nous ont précédés dans cette étrange épopée de la pensée à travers les âges, les langues et les cultures, ceux qui pourraient finalement se perdre dans cette contemplation riche et surprenante. A ceux-là j’aimerais rappeler ce que nous dit Socrate, s’adressant à Calliclès, dans le Gorgias de Platon :

La plus belle de toutes les questions, Calliclès, est celle que tu m’as reproché de poser : quel genre d’homme faut-il être ? dans quelle activité doit-on s’engager ?1

À ceux-là j’aimerais offrir autre chose qu’une philosophie absente du monde.

Comment expliquer à ces philosophes en costard qu’on ne découvre pas un pays en passant de l’hôtel à l’université, puis de l’université à l’hôtel, dans un bus prévu uniquement pour eux ? Qu’on ne visite pas juste des ruines et des musées, mais aussi une ville souffrant de la crise économique, ville remplie d’êtres vivants ? Que quand le ministre grec de la culture fait un discours utilisant l’ascétisme de la philosophie pour justifier la politique d’austérité on n’applaudit pas (ça, certains l’ont compris)? Que c’est respectable d’écouter Habermas nous faire un discours sur les dangers du populisme, mais qu’écouter n’est pas suffisant? Que, pour conclure avec un langage qu’ils jugeront digne d’eux, l’auto-suffisance du logos est une erreur existentielle grave ?

1 Gorgias, 487e–488a, dans BRISSON, Luc (dir.), Platon Œuvres Complètes, Editions Flammarion, Paris, 2008, p. 463.

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