Un esprit démiurgique

Baignés depuis la naissance dans un magma indifférencié d’idées, d’idéaux, de théories, de pratiques, de courants de pensées, de traditions, coutumes et autres automatismes sociaux ; bercés par de douces mélodies, véhiculant des « messages » voulus ou non ; distraits par la vie animée du cinéma et de la télévision et pour les plus aisés par le théâtre et l’opéra ; soumis à une propagande se frottant à toutes les peaux, toutes les causes et toutes les bassesses; abandonnés dans le vaudeville politique, à la farce des élections ; versés depuis peu dans l’ère informatique, grâce à laquelle tous ces « messages » se transmettent à une vitesse jamais égalée, dans l’empire du « n’importe quand, n’importe où, n’importe quel support » ; il est peut-être plus que jamais temps d’insister sur la notion de valeur, particulièrement en Ethique, et de questionner tant notre identité (Quel homme sommes-nous ? Quel homme voulons-nous être ?) que notre agir (Que puis-je faire ? Que dois-je faire ?), n’oubliant jamais que ces questions sont liées entre elles et qu’elles présupposent toutes un système de valeurs.

Peut-on trouver ces valeurs quelque part ? Seul ? Est-ce que quelqu’un indique le chemin ?

Notre regard, fixé sur un point, se perd dans des enjeux sociaux tels que  la pauvreté et la misère toujours plus grandes alors que certains footballeurs, acteurs, entrepreneurs et chefs d’Etat remplissent allègrement leurs poches profondes ; le peu de reconnaissance sociale donnée aux producteurs malgré leur importance dans la chaîne ; les conflits et guerres entre populations, cultures, partis politiques, tendances sexuelles ; etc. Puis, détournant l’œil, ce regard se perd à nouveau, mais cette fois-ci dans des enjeux écologiques tels que l’équilibre environnemental perturbé par l’activité humaine, le nombre croissant  d’espèces menacées, l’agriculture « conventionnelle » avec son bras génétique et son bras chimique, bref le non-respect de la nature sous toutes ses formes. Ne supportant plus le spectacle,  l’œil se fixe désormais vers un autre axe. Il découvre des enjeux économiques tels que la suprématie du secteur financier sur l’économie réelle, l’hégémonie des grandes multinationales et la mort des petites entreprises locales,  la surconsommation et la surproduction, le gaspilllage maladif des denrées inexploitables économiquement, etc. Il semble alors difficile de savoir à quels saints se vouer, si tant est qu’existe quelque part autre chose que de la manipulation, que les seins ne soient  en fin de compte que ceux d’une vulgaire nourrice laitière abreuvant d’un lait avarié, moisi par les siècles passés, le petit enfant que nous sommes, que sont nos amis, que furent nos parents, et que seront de toute évidence les générations futures.

En addition, la maladie, la mort, la souffrance, en deux mots le mal existentiel s’ajoute ou plutôt se confond, fonde, sous-tend ces autres « catégories » de maux.

Dans ces conditions, la réalité que nous respirons apparaît en effet chaque instant plus contradictoire, plus déroutante, plus aveuglante. Les maîtres de l’absurde nous convaincraient aisément que de sens, il n’y en a pas, ou une multitude, ce qui reviendrait au même pour un esprit somnolent qui cherche déséspérement le sens. Que faire face à un monde qui donne l’impression de se jeter volontairement des fenêtres du 30ème étage d’un building new-yorkais ? Est-ce parce qu’il est trop tard et qu’entre les flammes et le vide, autant choisir le vide ? Est-ce plutôt par pure folie et qu’en effet quelque chose reste à faire? Nous voudrions dire alors à ce monde, peut-être dans un abus d’optimisme encore plus dangeureux, tandis qu’il est en train de s’écraser sur le sol : « Ne saute pas, il n’est pas trop tard, nous pouvons faire quelque chose ! »

D’un constat d’une absence de sens peuvent naître au moins deux attitudes à mes yeux négatives. La première est celle de celui qui décide de ne plus se poser ce genre de questions, et de faire « comme tout le monde ». Vivre sans se poser de questions, c’est la solution. Celui-là choisit donc la légèreté et l’insouciance. L’autre est celle qui reste dans cet état d’absence de sens, dans une tendance « no future » et qui passe son temps à détruire les valeurs des autres (car rien n’a de sens), plutôt que de se constuire, malgré et grâce à l’absurdité du monde ses propres valeurs.

Dans une toute autre perspective est l’attitude positive qui, si rien n’a de sens en soi, peut donner librement du sens pour moi. L’enfant joueur de Nietsche, dernier stade de l’élévation vers le Surhumain dans Also sprach Zarathustra, semble être une image spécialement lucide de cette attitude. L’enfant joueur crée ses propres valeurs, il ne reste pas bêtement avec les valeurs des autres (comme le chameau), ni librement dans la négation des valeurs des autres (comme le lion),  mais affirme ses propres valeurs, et donc aussi son identité et sa propre valeur.

Voilà donc la recommandation éthique concernant les valeurs. Il n’y a pas de valeurs éthiques objectives, le bien et le mal n’existant probablement que pour la sensibilité  d’un observateur. Il faut donc en créer librement, dépasser le dogmatisme et se sentir capable de choisir soi-même sur quelle échelle de valeurs vais-je baser mon existence, mes actions et mes paroles. La volonté posant la valeur éthique, elle-même soutenant la norme éthique, est donc autonome, c’est-à-dire qu’elle est sa propre loi.

Mais est-ce suffisant ? Est-ce une recommandation éthique à la portée de l’existant que nous sommes? Les influences sont nombreuses, et si le verbe « créer » est pris dans un sens chrétien, alors la recommandation semble être comme demander à un paraplégique de gravir le mont Everest, ou à un homme d’ « enfanter dans la douleur ». Ces recommandations n’ont pas de sens, car elles ne sont pas à la portée de celui à qui on les fait. Comment donc faire abstraction de l’éducation parentale, familiale, sociale ? Impossible ! Il faut donc une matière première et dès lors nous ressemblons plus au démiurge de Platon qu’au Dieu chrétien.

L’esprit critique est la méthode, l’histoire mondiale la matière première. Cette matière première immense mélange philosophes, scientifiques, ouvriers, écrivains, musiciens, mystiques, guerriers, médecins, militants, hommes politiques, paysans, entrepreneurs,… La question reste : comment trier ?

Assurément le tri se fait au début par hasard. Mes parents connaissent ceci. Mes amis connaissent cela. Mes études m’apprennent ceci. Mes divertissements m’apprennent cela. Puis, à mesure que ma connaissance s’agrandit, que mon esprit se développe et avec lui cette tendance à la critique, il semble possible de choisir qui lire , à qui se référer et pourquoi, et finalement que faire, qui être.

Le monde social est ce qu’il est, une sorte de grosse boule de n’importe quoi culturel où tout se mélange et perd son identité. D’un autre point de vue, il est bien délimité et c’est le choc des identités qui fait problème. Sans trancher cette alternative (où rien n’empêche que les deux propositions soient vraies, ou que les deux soient fausses), nous pouvons, peut-être même le devons-nous, établir des valeurs positives, constructives, visant l’amélioration de nous-mêmes et du monde.

Peut-être faudrait-il mieux consommer, c’est-à-dire acheter local, consommer moins et savoir chez qui ? Peut-être faudrait-il voter, manifester et faire entendre sa voix? Peut-être faudrait-il se révolter, partir en Syrie combattre une dictature meurtière, ou simplement se servir dans les poubelles des grands magasins ? Peut-être ne faudrait-il pas oublier l’histoire et tenter d’apprendre des vérités et des erreurs du passé ? Peut-être, faudrait-il boycotter Monsanto, Philip Morris et Nestlé ?  Peut-être encore, faudrait-il tenter de vivre ensemble, plutôt qu’à côté ?

C’est ici que je laisse libre soin au lecteur d’en décider, me rappelant néanmoins que l’avenir dépend de deux volontés humaines parfois opposées : la volonté d’être heureux et celle de pouvoir se regarder dans une glace.

Kalupto

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