L’Anarchie: une révolte des consciences?

Le philosophe anarchiste allemand Gustav Landauer, assassiné en 1919 par la force armée contre-révolutionnaire suite à des mouvements de révolte en Bavière, ce qui somme toute en fait un martyr de la cause anarchiste, nous livre, dans « Die Revolution », une philosophie de l’Histoire digne de Hegel.

L’homme, d’origine juive, sera très tôt marqué par Spinoza, Wagner et Schopenhauer. Etudiant l’économie politique, il va par ailleurs se faire une bonne connaissance de la philosophie, notamment de Fichte, Schelling, Hegel et Nietzsche, et également du Socialisme.
Quelques séjours en prison (entre autre pour « incitation à la rébellion ») lui donnent l’occasion d’actualiser des textes de Maître Eckhart, mystique allemand. Il est aussi traducteur du Discours de la Servitude Volontaire de La Boétie, et de nombreux ouvrages de Kropotkine.

Son Anarchie a pourtant un goût bien particulier, qui ne saura satisfaire les plus révolutionnaires d’entre nous. Pour commencer elle est non-violente. Tout comme pour Proudhon, Tolstoï ou encore Gandhi, existe un anti machiavélisme et la fin ne justifie pas les moyens.
Exclus donc des « anarchistes vrais » les terroristes de tous poils, poseurs de bombes et autres prêcheurs de violence nécessaire ou inévitable dans la lutte anarchiste, qui ne font au final que contribuer aux rapports de pouvoir basés sur la violence. Pourtant, cette particularité d’un anarchisme non-violent n’est pas encore suffisante à isoler notre homme. Vient quelque chose de bien plus controversable dans le milieu anarchiste.

Une sorte d’aura mystique entoure celui qui, tout comme Hegel, recherche l’ « esprit » d’un lieu, d’un temps, d’un peuple. Si Marx est celui qui aura su remettre l’homme sur ses pieds, ramenant la vie de l’ « esprit » à un système matériel de production basé sur un rapport de domination entre classes, il semblerait que Landauer n’ait que faire de ce retournement matérialiste et, quant à lui, fasse toujours reposer cet homme sur son « esprit ».
Son Anarchie en tant que création de communautés libres, bien plutôt que sur une lutte des classes, se base sur une « révolution des consciences ». L’anarchie est avant tout un « acte intérieur », une purification qui fait sortir l’individu de ses rapports sociaux sclérosés et lui permet de construire une existence plus libre et plus égalitaire, en dehors de l’Etat.

L’Anarchie donc, pour être un vrai mouvement contestataire, avant d’être politique, ou économique, est un mouvement de l’individu sur lui-même, une sorte de conversion pour parler un langage religieux ne déplaisant pas au traducteur d’Eckhart, conversion sans laquelle l’individu ne pourra mener à bien ni changement politique ni changement économique.
Il faut donc commencer par là : se libérer de soi-même ou se dépasser soi-même, « Ne pas tuer autrui, se tuer soi-même ».1

La Révolution, au sens d’une prise d’arme généralisée renversant un régime en place, pour Landauer, n’est donc pas souhaitable et plutôt que de détruire le système, il faut apprendre à construire sans lui.
Elle n’est pas souhaitable pour deux raisons. D’abord car, en tant que phase de transition, entre une période de stabilité (topie) et une autre, elle tente de réaliser une utopie, qui par définition dès lors qu’elle se réalise n’est qu’une nouvelle topie. L’Idéal, semble-t-il, ne tache jamais assez profondément la matière.

L’esprit révolutionnaire est en ce sens vain, car il ne permet pas de créer l’utopie, mais juste une nouvelle topie, et malheureusement cette nouvelle topie nécessite la plupart du temps un pouvoir tyrannique pour se constituer.
Le tribunal de l’Histoire donne ici raison au penseur de la Révolution et il suffit de jeter son œil sur les espoirs déçus de la Révolution Française, de la Révolution d’Octobre ou encore de la Révolution Culturelle, pour voir la difficulté de créer une utopie à grande échelle basée sur un soulèvement armé.

La seconde raison n’est pas tant à situer dans la nature de la Révolution elle-même, que dans la nature de ce qu’elle essaie d’annihiler. Pour Landauer, ce qu’une révolution armée veut détruire, c’est l’Etat. Pourtant qu’est-ce que l’Etat ?
L’Etat, ce n’est que les rapports sociaux que nous avons les uns avec les autres. Faire un coup d’Etat ne changera pas le fait que, tant que nous sommes tels que nous sommes, nous ne pouvons pas nous passer de l’Etat car il est la manifestation même des rapports que nous avons construits jusqu’à présent.
Il est omniprésent et pourtant évanescent. Il n’est pas une personne. Il n’est pas une chose. Il est rapport. Il est relation.
Aussi donc, on ne détruit pas une relation comme on détruit un objet. Un tyrannicide, semble-t-il, ne sera jamais que l’assassinat du tyran, et non la mort de la tyrannie, qui n’attend qu’un nouvel opportuniste prêt à reprendre le flambeau couplé à une armée de crédules s’agenouillant devant lui pour s’enflammer de plus belle.

Pour détruire l’Etat donc, il faut créer des nouveaux rapports sociaux et agir différemment2. C’est comme cela que l’on peut réaliser l’idéal socialiste.

Mais qu’est-ce donc que le Socialisme pour Landauer ? C’est ce mouvement de pensée qui découvre la Société comme entité distincte de l’Etat et distincte de la somme des individus atomisés.
L’idéal socialiste est donc, pour Landauer qui vise à notre sens juste en ce 20ème siècle débutant, cette tentative de faire éclore une société sans Etat, comme l’a dit le jeune Marx, ou comme l’ont dit également Proudhon et Bakounine (Aujourd’hui, le 20ème siècle aidant, la position socialiste officielle se fait a contrario défenseur de l’ « Etat social » et des « acquis sociaux »).

Restent les révolutionnaires sur leur faim. S’extasient, au sens étymologique de « sortir de soi », ceux qui auront pu voir ici une lucidité perçant en chacun de nous celui qui voudrait être un anarchiste de chaque instant. Le dernier mot sera pour le penseur :

« La vie n’est rien et futile si elle n’est pas pour nous une mer infinie promettant des éternités. »3

1 Gustav Landauer: Anarchistische Gedanken über Anarchismus, in: Die Zukunft, 1901, abgedruckt  in  G. Landauer: Anarchismus: Ausgewählte  Schriften,   Band 2, Licht/ Hessen: Verlag Edition AV 2009,  274- ‐281, hier 276, 279.

2 Cité par Colin Ward dans Anarchism as a  theory  of  organisation, sur : http://theanarchistlibrary.org/authors/Colin_Ward.html.

3 Op. Cit.

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Dieudonné et la propagande par le rire

Vous pourriez vous dire : on nous bassine encore avec l’ « affaire Dieudo ». Encore de la publicité indirecte pour cette « bête noire » ! Pourtant, cette affaire est symptomatique d’un malaise : malaise paranoïaque et pathétique sur la « liberté d’expression » et sur sa négation qu’est la « censure » –censure qui ne fait d’ailleurs qu’apporter de l’eau au moulin du franco-camerounais. L’homme déchaine toutes sortes de passions allant de la haine radicale au soutien inconditionnel. Dans ce climat, garder le silence est peut-être encore plus néfaste qu’alimenter la polémique de façon constructive et argumentée. Comment considérer alors monsieur Dieudonné M’bala M’bala ? Est-ce un humoriste de talent ? Un humoriste de mauvais goût ? Un homme politique déguisé ? Un paranoïaque oppressé par l’ « axe américano-sioniste » ? Un antisémite notoire ? Le pantin commercial d’Alain Soral ? Un homme surfant sur un phénomène social de ras-le-bol ? Un justicier donneur de quenelles? Ou même peut-être un homme courageux osant affronter les vrais problèmes (ce que Soral et lui prétendent être) ? Au-delà de ces questions particulières liées au contexte français contemporain, la question générale qui surgit de suite est la suivante : quel est le rôle du rire en politique ? Ou pour le formuler autrement : quels sont le statut et l’influence de l’humoriste dans la société ?

Je ne pourrais pas, dans le cadre de ce petit article, développer l’ensemble de la problématique. J’invite dès lors chaque lecteur à tenter d’apporter une réponse cohérente et réfléchie à chacune de ces questions. Ma contribution est plus modeste. Elle vise à montrer l’invalidité d’une certaine manière de défendre Dieudonné qui me paraît fondamentalement erronée et même contradictoire chez certains.

On entend dire ici : « Dieudo n’est qu’un comique, un humoriste ». On entend encore : « Il faut le prendre au second degré ». Ou encore : « C’est de la provoc ! L’humour est subversif. » L’argument est donc de dire que Dieudo ne fait pas de politique à strictement parler, mais qu’il est juste là pour « amuser la galerie » et qu’ « il faut savoir rire de tout » et se décoincer un peu le slip trop serré qui nous sert de morale. Dieudonné lui-même avance ce genre de justification, se cachant alors derrière la liberté d’expression que doit avoir un humoriste.

Cette défense me paraît biaisée et j’entends montrer pourquoi à mes yeux Dieudo n’est pas juste un clown ou un guignol mais bien un militant politique. Je pense que son but premier n’est pas (ou en tout cas n’est plus !) de « faire rire les gens », mais bien de dénoncer et de critiquer ce qui lui apparaît comme étant le Mal tout en espérant gagner des gens à sa cause. Le rire n’est pas la finalité mais le moyen. Le rire est son outil de propagande et de ralliement. Son geste est donc, dans le fond, le même que celui d’un politicien qui prendrait la parole en public pour défendre ses idées, seule la forme diffère.

Pour ce faire, j’aimerais avancer quatre arguments visant à montrer le caractère intrinsèquement politique du phénomène Dieudo.

Argument 1 : Le bon humoriste est par essence politique

La première façon dont on peut dire que Dieudo est un politicien a la force de partir d’un constat partagé par ceux qui le défendent en le classant dans la grande famille des humoristes de talent. Soral le premier n’hésite pas à le faire en le comparant tantôt à Molière, tantôt à Coluche, tantôt à Desproges.

Dieudo est donc un comique. Pourtant une des forces du comique est d’être subversif. La force de l’humoriste est de pouvoir, en toute impunité, se moquer allègrement des puissants de ce monde et mettre le doigt sur des problèmes sociaux, politiques, économiques, humains et d’user du rire pour convaincre de la pertinence de ce genre de critique. En cela, un bon comique est déjà politisé en ce sens précis qu’il n’est pas juste là pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir, et éventuellement même agir. Que l’on pense à Coluche, à Desproges, ou même à Molière, on réalise à quel point le comique est subversif et, d’une certaine manière, intrinsèquement engagé. Dieudo, dans ce sens précis, n’échappe pas à la règle. Pourtant les choses vont plus loin encore[1].

Argument 2 : Aveu de Soral lui-même

Le deuxième argument est un propos de Soral lui-même, que nous prenons pour un aveu. Quand l’ « adversaire » nous fait des confidences, il faut reconnaître qu’il est assez délectable de les retourner contre lui ou contre ceux qui le défendent. Nous allons donc laisser parler l’idéologue national (et) socialiste (Rappelez-vous simplement le slogan : « gauche du travail et droite des valeurs ») :

Dieudonné est le comique le plus drôle de France. Il est même plus qu’un comique aujourd’hui. Il est devenu un comique et un politique, mais dans le bon sens du terme. Et d’une certaine manière, il est sorti de l’histoire stricte du spectacle pour rentrer dans l’histoire de France d’une certaine manière. C’est-à-dire qu’il mène un combat typique, nouveau, moderne. C’est du gramscisme.2[2]. Je pense que les historiens étudieront la séquence Dieudonné/Soral comme quelque chose d’extrêmement intéressant d’un point de vue de la politique et d’une invention d’une autre façon de faire de la politique. De ce point de vue là, c’est vrai qu’on se rejoint lui et moi. On fait de la politique différemment ![3].

 Les commentaires sont superflus car les mots parlent d’eux-mêmes. Relevons tout de même, au passage, –petite quenelle !– la modestie habituelle d’Alain Soral.

Argument 3 : La politique comprise comme « rapport de pouvoir »

Si l’on admet que la politique est le lieu privilégié des « rapports de pouvoir », et que le politique est par essence « jeu de pouvoir », comme Machiavel, Althusser ou encore Foucault nous invitent à le croire, alors Dieudo, simplement par son influence en France et autour, par son impact grandissant sur les réseaux sociaux et sur Youtube, par la diffusion affolante de ses idées au sein de catégories sociales très variées, par le phénomène médiatique (mainstream) autour de lui, est devenu un homme politique et cela même en admettant qu’il n’en ait eu aucune volonté. Dieudo en a amené plus d’un, par le rire, dans les filets de ce monsieur Soral et l’enjeu est loin d’être seulement le partage d’un banal cocktail de jus d’ananas.

Argument 4 : La politique comprise comme « distanciation » et «identification à un camp »[4]

 On peut comprendre le propre du politique comme le rejet, ou la distanciation face à un « camp adverse », face à un ennemi. De ce rejet naît une identité politique, plus floue d’abord, mais qui se solidifie dans l’opposition.

Ici le camp ennemi est tout trouvé : le sionisme ou « communauté juive organisée ». La position : l’antisionisme.

Dieudonné engage ses suiveurs vers le chemin de la critique de la politique coloniale d’Israël et du sionisme tout puissant en France. Tous les adeptes de Dieudo avec qui j’ai pu discuter sont des antisionistes convaincus. Cela prouve qu’il s’agit bien de politique : une identité est forgée à partir d’une opposition à un « méchant ».

Ceci est la version « light » de l’argument, pour ne pas entrer dans la querelle de savoir si Dieudo est ou non antisémite. S’il l’est, l’argument est aussi valide puisque le camp opposé est « le juif » et la position l’antisémitisme. La difficulté est que l’antisionisme est revendiqué par Dieudo et ses suiveurs, alors qu’ils se défendront pour la plupart d’être antisémites. Il faudrait montrer soit 1) que Dieudo nous ment intentionnellement, ou 2) que malgré lui ses propos glissent sur la pente savonneuse de l’antisémitisme, et/ou 3) que nombre d’antisémites revendiqués se rangent derrière la bannière « Dieudo ».

Conclusion

Je pense avoir montré que l’on ne peut pas défendre Dieudonné en disant simplement qu’il rigole, que nous devons faire preuve d’un peu d’humour et de « second degré ». Sa démarche est aujourd’hui celle d’un politicien, d’un propagandiste.

Adhérer à ses idées c’est, indirectement, donner raison à ce monsieur Soral et glisser progressivement vers une vision du monde sensiblement complotiste et mono causale.

Finalement, les débats auxquels j’ai pu assister ont tendance à oublier l’évolution du personnage. Dire que Dieudo se moque de tout le monde de façon « équitable » était vrai par exemple pour Le divorce de Patrick, en 2003, mais cela l’est-il encore neuf ans plus tard, avec Foxtrot, ou même déjà avec J’ai fait l’con en 2008 ? J’ai bien peur que non, et pas besoin de vous dire quel type de personnes devient la cible principale des sarcasmes de l’humoriste ?

Quelqu’un d’autre devrait se charger maintenant de montrer sérieusement si l’«antisionisme » affiché de Dieudo ne dérape pas dans un antisémitisme voilé ; puisqu’il est possible de souscrire à l’antisionisme, mais en aucun cas, comme à toute forme de racisme, à l’antisémitisme.

Pour conclure sur une touche de politique régionale, pouviez-vous penser voir apparaître certains atomes crochus entre monsieur Soral et notre représentant du peuple monsieur Oscar Freysinger[5] ? Quel effet cela fait-il de savoir qu’un homme politique à hautes responsabilités, notamment sur l’éducation dans le canton du Valais, partage certaines vues de cet idéologue français proche du FN? Vous me direz que l’UDC ne peut plus vous étonner et je ne pourrais pas vous donner tort ! L’ennemi est certes différent : pour Freysinger c’est l’ « Islamisation », pour Soral la « communauté juive organisée ou lobby sioniste ». Pourtant Freysinger a potassé l’ouvrage de Soral Comprendre l’empire, et le dialogue est né. L’impact politique de Soral a donc, en la personne de Freysinger, un pied à terre dans notre petit pays. Tâchons de ne pas l’oublier !

 

[1] J’en veux pour preuve sa présentation électorale de « liste antisioniste », ou encore les deux vidéos récentes, la première datant d’après sa censure et dans laquelle il faut remarquer également sont intérêt commercial, l’autre datant de 2013, après une agression sur Soral dans laquelle manifestement il ne s’agit pas de « faire rigoler » : http://www.youtube.com/watch?v=B6TW7iKqZwc, http://www.youtube.com/watch?v=RqB43UX53Po.

[2] Je n’ai pas rapporté les balbutiements. Ce que Soral voulait surement dire c’est « gramscime 2.0. » On pourrait d’ailleurs, soit dit en passant, se demander ce que penserait Gramsci de cette récupération idéologique.

[3]http://www.egaliteetreconciliation.fr/Interview-d-Alain-Soral-par-BFM-TV-non-diffusee-par-la-chaine-21965.html, à partir de 7:43.

[4] J.-M. Salanskis, Territoire du sens, « ethanalyse du politique », Vrin, 2007, pp.33-73.

[5] Je vous invite à voir le débat complet (sûrement leur première rencontre) qui fut visiblement un échange fructueux :http://www.youtube.com/watch?v=1FAqAlNz5bo. Ce premier échange donna lieu à un autre débat, dont étrangement la vidéo complète a été supprimée, mais dont il reste une petite preuve, une relique : http://www.youtube.com/watch?v=8vQUILQ6YVE.

De la philosophie en costard (ou La fausse auto-suffisance du logos)

Il est bien loin le temps où le philosophe, chercheur éperdu de sagesse tant théorique que pratique, osait le port de la longue barbe et d’habits délabrés, si peu soucieux qu’il était de sa gloire et de sa richesse. Ainsi est-il possible de se demander si le vieux barbu heureux et démuni qui nous apparaît à l’esprit lorsque nous pensons le mot « philosophe » est autre chose qu’une chimère. Autrement dit : est-ce que ce vieux barbu a plus d’existence que la licorne, le cheval ailé ou que son confrère barbu de scandinavie ?

Le 23ème Congrès Mondial de Philosophie, qui se déroulait à Athènes en ce début d’août, me donna l’occasion de croiser quelques spécimens rares de « vieux barbus », pour la plupart d’origine Indienne ou Russe (ne me demandez pas pourquoi !), perdus dans les quelques milliers d’hommes et de femmes représentant plutôt les mots « philosophie académique » ou alors « philosophie en costard », ou encore « philosophie professionnelle ». Ces trois expressions ne s’équivalent pas tout à fait, mais puisque étonnement elles se recoupent souvent, et pour les besoins d’un français moins répétitif, je les prendrai comme synonymes.

Il faudrait hurler, maintenant, me montrant du doigt, et me dire : « On ne juge pas l’homme à son costard ». Et cela est bien vrai. Que pourrais-je répondre alors ?

Je répondrais d’abord que la dénomination « philosophie en costard » est plutôt une expression métaphorique qu’un concept clair et précis. Il est vain de croire que tout professionnel de la philosophie rentre dans cette catégorie, et que tout philosophe portant le cheveu long et sale, la barbe hirsute et le premier habit qu’il trouve dans l’armoire n’y entre pas.

Il s’agit bien plutôt de caractériser une attitude qu’un habillement. Vous me demanderez dès lors : « Mais quelle est cette attitude ? »

Pour y répondre en quelques mots, je dirai que la « philosophie en costard » a comme première caractéristique une forte tendance à n’être que théorique. Elle peut tout à fait se perdre dans la métaphysique, la logique, l’épistémologie, la philosophie des sciences et y passer sa vie. Entendons-nous pourtant, un philosophe académicien semble également capable, bien que cela soit plus rare, de s’intéresser à l’éthique ou à la philosophie politique. Il se demandera, méditant la pensée de Marx, si une société sans Etat est quelque chose de souhaitable. Il s’intéressera à ce que pensait Aristote quand il usait du concept de « philia ». Il aimerait savoir si Kant avait tort d’attribuer tant de poids à la raison pratique. Enfin il s’interrogera sur l’essence de la liberté, de l’égalité, sur le rapport entre l’individu et la société, sur la manière d’évaluer des actions, des comportements, des personnes, des pays, etc.

Ces activités de pensées – bien qu’intéressantes et sûrement indispensables à une compréhension plus grande de notre monde qui, tel un cheval fougueux et sauvage, se dérobe toujours à l’emprise et à l’autorité du cavalier que nous sommes, et parfois même le désarçonne – ne sont malheureusement pas suffisantes. Que leur manque-t-il ?

Lorsqu’il s’agira de faire quelque chose, de créer, de lutter, d’agir, de construire, de mettre en pratique ses thèses, résultats, pensées, de donner corps, matière et existence à des théories par des actes, l’académicien semblera bien embêté, voire peu intéressé. Et c’est là peut-être sa plus grande faiblesse. On pourraît au moins alors être honnête et admettre que la philosophie ne sert à rien, qu’elle est inutile. Cela ferait gagner du temps aux futurs étudiants qui, assurés de la stérilité de cette voie d’étude, se consacreraient dès lors à la sociologie, à la linguistique, à la psychologie, à l’économie politique ou à la physique quantique.

Une autre caractéristique néfaste du « philosophe en costard » est son goût pour l’élitisme et la joie de faire partie des happy few qui connaissent sur le bout des doigts la problématique de la matière chez Descartes, le Dasein heiddegerien ou encore la conception du nombre chez Frege. Cette « préciosité » n’offre plus la possibilité au « vulgaire » d’avoir un avis pertinent concernant le domaine philosophique et éloigne de fait notre professionnel du commun des mortels. Quel intérêt peut bien avoir pour lui le dialogue avec quelqu’un qui ne connaît pas la pensée de Platon ?

Les critiques de la philosophie sont au moins aussi vieilles que la philosophie elle-même. Ce petit texte, critique à l’égard d’une certaine philosophie, n’apparaît que peu original. Cette activité humaine a souvent été jugée par ses adversaires comme un bavardage futile débordant de distinctions conceptuelles subtiles et trop éloignées de la réalité, comme un jeu de l’intellect, comme un passe-temps d’aristocrates. Ce texte ne s’adresse pas à ses adversaires, qui savent déjà ce qui se joue dans ces quelques lignes et auxquels je conseille d’ouvrir, de temps à autre, un livre de philosophie. Il vise plutôt ceux qui aiment par dessus tout la philosophie et les possibilités infinies de questionnement qu’elle offre à l’humain, ceux qui regardent avec respect tous ces illustres personnages qui nous ont précédés dans cette étrange épopée de la pensée à travers les âges, les langues et les cultures, ceux qui pourraient finalement se perdre dans cette contemplation riche et surprenante. A ceux-là j’aimerais rappeler ce que nous dit Socrate, s’adressant à Calliclès, dans le Gorgias de Platon :

La plus belle de toutes les questions, Calliclès, est celle que tu m’as reproché de poser : quel genre d’homme faut-il être ? dans quelle activité doit-on s’engager ?1

À ceux-là j’aimerais offrir autre chose qu’une philosophie absente du monde.

Comment expliquer à ces philosophes en costard qu’on ne découvre pas un pays en passant de l’hôtel à l’université, puis de l’université à l’hôtel, dans un bus prévu uniquement pour eux ? Qu’on ne visite pas juste des ruines et des musées, mais aussi une ville souffrant de la crise économique, ville remplie d’êtres vivants ? Que quand le ministre grec de la culture fait un discours utilisant l’ascétisme de la philosophie pour justifier la politique d’austérité on n’applaudit pas (ça, certains l’ont compris)? Que c’est respectable d’écouter Habermas nous faire un discours sur les dangers du populisme, mais qu’écouter n’est pas suffisant? Que, pour conclure avec un langage qu’ils jugeront digne d’eux, l’auto-suffisance du logos est une erreur existentielle grave ?

1 Gorgias, 487e–488a, dans BRISSON, Luc (dir.), Platon Œuvres Complètes, Editions Flammarion, Paris, 2008, p. 463.

Un esprit démiurgique

Baignés depuis la naissance dans un magma indifférencié d’idées, d’idéaux, de théories, de pratiques, de courants de pensées, de traditions, coutumes et autres automatismes sociaux ; bercés par de douces mélodies, véhiculant des « messages » voulus ou non ; distraits par la vie animée du cinéma et de la télévision et pour les plus aisés par le théâtre et l’opéra ; soumis à une propagande se frottant à toutes les peaux, toutes les causes et toutes les bassesses; abandonnés dans le vaudeville politique, à la farce des élections ; versés depuis peu dans l’ère informatique, grâce à laquelle tous ces « messages » se transmettent à une vitesse jamais égalée, dans l’empire du « n’importe quand, n’importe où, n’importe quel support » ; il est peut-être plus que jamais temps d’insister sur la notion de valeur, particulièrement en Ethique, et de questionner tant notre identité (Quel homme sommes-nous ? Quel homme voulons-nous être ?) que notre agir (Que puis-je faire ? Que dois-je faire ?), n’oubliant jamais que ces questions sont liées entre elles et qu’elles présupposent toutes un système de valeurs.

Peut-on trouver ces valeurs quelque part ? Seul ? Est-ce que quelqu’un indique le chemin ?

Notre regard, fixé sur un point, se perd dans des enjeux sociaux tels que  la pauvreté et la misère toujours plus grandes alors que certains footballeurs, acteurs, entrepreneurs et chefs d’Etat remplissent allègrement leurs poches profondes ; le peu de reconnaissance sociale donnée aux producteurs malgré leur importance dans la chaîne ; les conflits et guerres entre populations, cultures, partis politiques, tendances sexuelles ; etc. Puis, détournant l’œil, ce regard se perd à nouveau, mais cette fois-ci dans des enjeux écologiques tels que l’équilibre environnemental perturbé par l’activité humaine, le nombre croissant  d’espèces menacées, l’agriculture « conventionnelle » avec son bras génétique et son bras chimique, bref le non-respect de la nature sous toutes ses formes. Ne supportant plus le spectacle,  l’œil se fixe désormais vers un autre axe. Il découvre des enjeux économiques tels que la suprématie du secteur financier sur l’économie réelle, l’hégémonie des grandes multinationales et la mort des petites entreprises locales,  la surconsommation et la surproduction, le gaspilllage maladif des denrées inexploitables économiquement, etc. Il semble alors difficile de savoir à quels saints se vouer, si tant est qu’existe quelque part autre chose que de la manipulation, que les seins ne soient  en fin de compte que ceux d’une vulgaire nourrice laitière abreuvant d’un lait avarié, moisi par les siècles passés, le petit enfant que nous sommes, que sont nos amis, que furent nos parents, et que seront de toute évidence les générations futures.

En addition, la maladie, la mort, la souffrance, en deux mots le mal existentiel s’ajoute ou plutôt se confond, fonde, sous-tend ces autres « catégories » de maux.

Dans ces conditions, la réalité que nous respirons apparaît en effet chaque instant plus contradictoire, plus déroutante, plus aveuglante. Les maîtres de l’absurde nous convaincraient aisément que de sens, il n’y en a pas, ou une multitude, ce qui reviendrait au même pour un esprit somnolent qui cherche déséspérement le sens. Que faire face à un monde qui donne l’impression de se jeter volontairement des fenêtres du 30ème étage d’un building new-yorkais ? Est-ce parce qu’il est trop tard et qu’entre les flammes et le vide, autant choisir le vide ? Est-ce plutôt par pure folie et qu’en effet quelque chose reste à faire? Nous voudrions dire alors à ce monde, peut-être dans un abus d’optimisme encore plus dangeureux, tandis qu’il est en train de s’écraser sur le sol : « Ne saute pas, il n’est pas trop tard, nous pouvons faire quelque chose ! »

D’un constat d’une absence de sens peuvent naître au moins deux attitudes à mes yeux négatives. La première est celle de celui qui décide de ne plus se poser ce genre de questions, et de faire « comme tout le monde ». Vivre sans se poser de questions, c’est la solution. Celui-là choisit donc la légèreté et l’insouciance. L’autre est celle qui reste dans cet état d’absence de sens, dans une tendance « no future » et qui passe son temps à détruire les valeurs des autres (car rien n’a de sens), plutôt que de se constuire, malgré et grâce à l’absurdité du monde ses propres valeurs.

Dans une toute autre perspective est l’attitude positive qui, si rien n’a de sens en soi, peut donner librement du sens pour moi. L’enfant joueur de Nietsche, dernier stade de l’élévation vers le Surhumain dans Also sprach Zarathustra, semble être une image spécialement lucide de cette attitude. L’enfant joueur crée ses propres valeurs, il ne reste pas bêtement avec les valeurs des autres (comme le chameau), ni librement dans la négation des valeurs des autres (comme le lion),  mais affirme ses propres valeurs, et donc aussi son identité et sa propre valeur.

Voilà donc la recommandation éthique concernant les valeurs. Il n’y a pas de valeurs éthiques objectives, le bien et le mal n’existant probablement que pour la sensibilité  d’un observateur. Il faut donc en créer librement, dépasser le dogmatisme et se sentir capable de choisir soi-même sur quelle échelle de valeurs vais-je baser mon existence, mes actions et mes paroles. La volonté posant la valeur éthique, elle-même soutenant la norme éthique, est donc autonome, c’est-à-dire qu’elle est sa propre loi.

Mais est-ce suffisant ? Est-ce une recommandation éthique à la portée de l’existant que nous sommes? Les influences sont nombreuses, et si le verbe « créer » est pris dans un sens chrétien, alors la recommandation semble être comme demander à un paraplégique de gravir le mont Everest, ou à un homme d’ « enfanter dans la douleur ». Ces recommandations n’ont pas de sens, car elles ne sont pas à la portée de celui à qui on les fait. Comment donc faire abstraction de l’éducation parentale, familiale, sociale ? Impossible ! Il faut donc une matière première et dès lors nous ressemblons plus au démiurge de Platon qu’au Dieu chrétien.

L’esprit critique est la méthode, l’histoire mondiale la matière première. Cette matière première immense mélange philosophes, scientifiques, ouvriers, écrivains, musiciens, mystiques, guerriers, médecins, militants, hommes politiques, paysans, entrepreneurs,… La question reste : comment trier ?

Assurément le tri se fait au début par hasard. Mes parents connaissent ceci. Mes amis connaissent cela. Mes études m’apprennent ceci. Mes divertissements m’apprennent cela. Puis, à mesure que ma connaissance s’agrandit, que mon esprit se développe et avec lui cette tendance à la critique, il semble possible de choisir qui lire , à qui se référer et pourquoi, et finalement que faire, qui être.

Le monde social est ce qu’il est, une sorte de grosse boule de n’importe quoi culturel où tout se mélange et perd son identité. D’un autre point de vue, il est bien délimité et c’est le choc des identités qui fait problème. Sans trancher cette alternative (où rien n’empêche que les deux propositions soient vraies, ou que les deux soient fausses), nous pouvons, peut-être même le devons-nous, établir des valeurs positives, constructives, visant l’amélioration de nous-mêmes et du monde.

Peut-être faudrait-il mieux consommer, c’est-à-dire acheter local, consommer moins et savoir chez qui ? Peut-être faudrait-il voter, manifester et faire entendre sa voix? Peut-être faudrait-il se révolter, partir en Syrie combattre une dictature meurtière, ou simplement se servir dans les poubelles des grands magasins ? Peut-être ne faudrait-il pas oublier l’histoire et tenter d’apprendre des vérités et des erreurs du passé ? Peut-être, faudrait-il boycotter Monsanto, Philip Morris et Nestlé ?  Peut-être encore, faudrait-il tenter de vivre ensemble, plutôt qu’à côté ?

C’est ici que je laisse libre soin au lecteur d’en décider, me rappelant néanmoins que l’avenir dépend de deux volontés humaines parfois opposées : la volonté d’être heureux et celle de pouvoir se regarder dans une glace.

Kalupto